Petit Louis savait que, s’il le poussait trop fort, le portail du cimetière s’ouvrirait dans un long gémissement d’agonisant. Ne souhaitant alerter personne de sa présence, il l’entrebâilla à peine, juste pour le passage de son corps menu d’enfant. Fébrilement, il se glissa par l’ouverture. Le chêne centenaire, gardien du lieu, s’ébroua dans un frisson comme s’il réprimait la présence de Petit Louis ici. La journée tirait à sa fin, les vêpres avaient déjà sonné, et le crépuscule se coulait entre les pierres tombales comme un chat famélique en quête de sa subsistance. Bien que le lieu fût désert le garçonnet s’engagea dans une allée secondaire sans prêter attention à ceux qui reposaient là. En effet, tous ces noms lui étaient inconnus car le cimetière paroissial n’accueillait que les catholiques, et tous les membres de la famille de Petit Louis, ainsi que leurs amis, étaient des Réformés.
Petit Louis, la rancune au cœur malgré son jeune âge - il avait pris sept ans à la Saint Jean –, avança tout en songeant à l’injustice de ce monde, pensant aux huguenots enterrés de nuit, dans leur jardin ou dans leur champ, et seulement après l’autorisation du lieutenant criminel. Les courants d’air qui sautaient de croix en croix le portèrent vers la lumière diffusée par le vitrail de l’église Saint Étienne. Alors qu’il atteignait l’édifice, un cantique enflammé, soutenu par les orgues majestueuses, s’éleva. L’enfant se blottit au pied du mur. En ce jour d’été, Louis n’avait pas pu se libérer plus tôt, prêtant main forte à ses parents pour la moisson, et il arrivait à la fin de la messe. Il écouta avec bonheur le chant religieux car il aimait la musique. C’était la raison pour laquelle il avait enfreint la loi lui interdisant ce cimetière, loi dont l’intolérance le révoltait. Captivé par la mélodie, son esprit s’envola dans l’univers du rêve. Et Petit Louis se laissa surprendre ; il se trouvait encore là lorsque les premiers fidèles sortirent. Ils étaient nombreux, le bourg de Bayeux comptant au moins dix mille âmes en cette année mille six cent soixante-huit. Il ne bougea pas, tapi dans l’obscurité. La foule s’écoula. Les agissements de tous ces paroissiens qui menaient la vie dure aux siens : brimades et interdictions, fermeture des écoles huguenotes et des temples, enlèvements d’enfants pour les convertir au catholicisme, le révoltaient. Aussi, il se jura : « Un jour je deviendrai quelqu’un d’important, quelqu’un que l’on écoutera, et je me battrai pour qu’il n’y ait plus d’injustice. »
Trois ans après, Petit Louis n’avait toujours pas rencontré la notoriété. Il travaillait comme simple apprenti chez un maître teinturier. Ses journées se déroulaient à transporter des seaux d’eau depuis la rivière appelée l’Aure jusqu’aux cuves dans l’atelier, à transvaser des seaux de teinture d’un baquet à l’autre, et à fournir du bois pour entretenir les feux de chauffe. Ce soir-là, l’atelier se consacrait à colorer la soie qui servirait, entre autres, à confectionner une nouvelle tenue de ville pour l’évêque : soutane, camail et calotte. Les écheveaux maintenus par des bâtons de bois nageaient dans un bain d’indigo, d’un bleu céleste. Ils avaient été teints auparavant avec un rouge sang de ces plus beaux, provenant de cochenilles domestiques. Le maître veillait à ce qu’on les tournât progressivement de manière à répartir uniformément la couleur. Petit Louis voyait la matière soyeuse devenir peu à peu violette.
Quand soudain, des cris attirèrent l’attention des teinturiers. L’ouvrier qui alla aux nouvelles revint prévenir le maître qu’une grange dans la rue était en feu et qu’il fallait des bras pour éteindre l’incendie si l’on ne voulait pas que l’atelier s’embrasât lui aussi. Le patron dépêcha tous ses hommes sur le lieu du sinistre, laissant à la charge de Petit Louis la surveillance de la teinture. L’enfant, frustré de sa fonction qui se résumait jusqu’à présent à celle de manœuvre, se réjouit de cette nouvelle responsabilité. Aussi, au bout d’un moment, il eut très envie de mettre sa petite touche personnelle au travail confié et de devenir plus vite que prévu, un véritable teinturier. Vérifiant que personne ne le voyait, il se dirigea vers le baquet de cochenilles séchées et pulvérisées, en préleva une pincée et rejoignit la cuve. Il ouvrit ses doigts au-dessus de l’eau chaude et regarda les insectes se diluer. Aucun effet extraordinaire ne se produisant, déçu, il retourna s’approvisionner. Cette fois, il remplit un grand pot, dans l’intention d’en verser suffisamment pour avoir une réaction. Il s’en revenait lorsqu’il crut discerner des bruits de pas. Il se mit à courir pour réaliser son expérience avant le retour de ses compagnons, mais son pied se prit dans le montant d’une table et, déséquilibré, Petit Louis vint s’écraser sur la cuve. Son bras heurta violemment le rebord et le pot de cochenilles s’envola dans les airs pour atterrir dans une grande gerbe d’éclaboussures dans le bain de teinture. Le garçonnet jeta un œil dans l’eau. Déjà une vague de rouge se répandait. Horrifié de qu’il avait fait, il ôta le pot en bois, qu’il prit soin de replacer, et réunit ses forces pour tourner les écheveaux. Il ne fallait pas que l’on s’aperçût du malheur. Mais comment ne pas s’en apercevoir ? La teinte n’était plus la même, elle était rehaussée d’une nuance rosée et imprégnait la matière d’un violet plus chaud, plus beau aussi, mais qui n’avait rien à voir avec le violet traditionnel produit par l’atelier.
Le maître rentra à ce moment. Petit Louis pensa s’enfuir, puis se dit qu’il lui fallait assumer sa bêtise.
— Malheureux ! Qu’as-tu fait ? s’écria le vieil homme au constat du désastre.
Avec aplomb et malice, Petit Louis répondit :
— Maître, ne vous fâchez pas. Je viens de créer une couleur plus vive, plus éclatante que l’ancienne, c’est du violet…, du violet de Bayeux !
Le teinturier se lamenta :
— Qu’est-ce qui t’a pris ? Violet de Bayeux ou pas, il n’y a plus rien à faire maintenant. Cela me coûterait trop cher de perdre ce bain de teinture. Mais que va dire Monseigneur l’Évêque quand il va voir ça ?
L’histoire ne nous dit pas si l’évêque a accepté de revêtir des habits couleur « violet de Bayeux ». En revanche, comme le nom de cette teinte est parvenu jusqu’à nos oreilles, nous pouvons être certains que Petit Louis a connu la célébrité, et nous pouvons espérer qu’il était de ceux qui ont défendu l’idée d’un monde meilleur.
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